- L'actualité des critiques -

28 septembre 2017

#7 J'ai vu... Neverland (2004-Marc Foster)


A la toute fin de Neverland, de Marc Foster, nous assistons à la disparition, à l'image, des protagonistes principaux tandis que la caméra effectue un mouvement de recul, comme pour s'en rendre compte.
Cette disparition, cette évaporation, c'est surtout la révélation d'une superposition, de l'existence d'au moins deux couches d'image dont l'une se substitue à l'autre, tout en lui préexistant.
Ces deux couches d'images, ces deux niveaux de lectures du films sont caractérisé par un choix de casting qui conditionne le projet même de mise-en-scène. Il a mis un moment à me sautez aux yeux, mais j'ai réussi à m'y intéresser lorsque j'ai découvert qu'un banc, que tous les banc du film d'ailleurs, que l'objet banc, en somme, était au cœur d'un dispositif ayant pour effet de caractériser, à l'image, un pont, un lieu de passage et d'échange, un lieu commun en somme à deux univers radicalement opposé.
D'un côté, il y a donc Johnny Depp, avec tout ce qu'il incarne à l'image, c'est à dire une certaine puérilité cinématographique, une naïveté hollywoodienne qui commencerait quelque part avec les premiers Disney, voir Walt Disney lui-même et qui irait jusqu'à Tim Burton ou le spectacle des pirates des Caraïbes (juste retour, concernant ce dernier, d'un esprit Disney justement au cœur de la machinerie Hollywood). Et puis de l'autre, Kate Winslet, avec ce qu'elle incarne de dramatique, de victorien presque, cette rigueur toute anglaise et sa spécialisation dans le drame caractérisé (Titanic, Jude, les noces rebelles et j'en passe...).
Neverland, c'est un prétexte pour faire s'opposer une certaine idée du réel (ou plutôt de réalisme) contre un pouvoir de l'imaginaire, la force d'un récit fantastique, la fiction en somme.
Tout est donc dans cette opposition: Barry l'auteur contre son univers féerique, monde des adultes, contre monde des enfants, aristocratie contre misère, scène baroque et onirique contre reconstitution historique et minutieuse, emphase du travelling contre plan fixe, accélération du montage (pour le vie) contre le fondu au noir (pour la mort)... De très simples dichotomies en vérité. Des opposition que tous le monde peut comprendre.
Ainsi, les multiples séquence "à la" (à la Tim Burton, à la Fellini, à la pirate des caraïbes) s'enchaîne tandis qu'un film plus sobre et rigoureux persiste à exister, relatant un drame à venir que rien ne peut arrêter.
Toutes les grosses ficelles y passent, donc: les personnages que Depp et Winslet incarnent discutent tandis que deux totems d'aigle, au fond de l'image et entre eux, se font face sur un même support. Une calèche sinistre part dans le fond tandis que nous l’apercevons au travers d'un lugubre banc vide. Et quand toute la famille connaît la joie, c'est sur le même sofa...
Voici donc le banc, dans cette image de fin, ultime objet à survivre aux personnages, au film lui-même, au récit. Mais que peut-il bien raconter?
Lorsque ma femme ma suggérer qu'on regarde le film ensemble, ce n'était pas sans qu'elle ne l'ai déjà vu au préalable et qu'elle voulu partager avec moi l'émotion toute relative que procure le film dans son accélération finale.
J'étais un peu fébrile et plutôt sarcastique, perdu devant un film qui me semblait dénué d'idée et de style, de projet tout court et cela accentua la déception que ma femme éprouva à l'égard du spectacle, ou plutôt du partage du spectacle de ce film. Car qu'est ce que la cinéphilie aujourd'hui, tandis que tout les films sont disponibles et leur vision corvéable à l'envie, que de partager l'expérience d'un film qui nous plaît, que nous connaissons déjà, avec quelqu'un qu'on aime, ou qui nous est chers, et qui lui n'a pas encore vu le film? C'est, en somme, la possibilité de redécouvrir un film à travers les yeux d'autrui. Et pour ce qui est de Neverland, les yeux que j'ai pu prêter à ma femme, ce soir-là, ont été les architecte d'une grande déception quand à ma réception du film.
Aussi, elle m'interrogea brièvement, ou plutôt me mit en garde aussitôt le générique de fin du film.
-" Mais à force de cherche comme, partout dans le film, dans les images, de décortiquer tout, tout le temps, tu n'as pas peur de passer à côté du simple plaisir de regarder un film? Tu n'aimes pas les films de Tim Burton par exemple."
Cette question, éternelle d'entre toute, je la trimballe avec moi comme un fardeau dès lors que j'ai décidé, il y a des années déjà, de m'intéresser au nom des réalisateurs, à la politique des auteurs, de faire discuter tout ça, silencieusement ou avec fracas, d'être finalement un cinéphile. Pas une seule discussion ne s'est déroulé, dans le commun des spectateurs, sans que ne soit mis à contribution cette sacro-sainte "pause cérébrale", ce "débranchement cognitif" réclamé avec force.
Alors, une bonne fois pour toute, je vais profiter de Neverland pour en parler.
Que se passe-t-il dans Neverland? Que raconte le film: pour faire court, le passage de la vie d'enfant à la vie d'adulte. Ou plutôt, de se comporter comme un enfant lorsqu'on est adulte et inversement, d'être confronter à des dilemmes d'adulte lorsqu'on est encore enfants.
Le cas Tim Burton en est exemplaire: prenons Batman pour illustrer. Lorsqu'il fait ce film, il fait un film sur une bande dessinée que, gamin, il a dû adorer. Il continue de vivre sa passion de gosse dans sa vie d'adulte. Quand t'es gamin, au début des années 90, Batman de Tim Burton te fais rêver. J'avais adoré ce film à l'époque. Mais quid d'aujourd'hui, quand t'as grandis et que tu réalise qu'il ne reste pas grand chose du film, si ce n'est son argument prétexte à te vendre des produits dérivés estampillés Batman. Plus aucunes parts de rêve ne demeurent sans être un peu ennuyé, voir carrément gêné par le ce mercantilisme, ce monde des adultes. J4ai pas perdu mon âme d'enfant: j'ai simplement cessé d'y croire.
C'est exactement la teneur du dialogue final de Neverland: il suffit d'y croire pour que cet imaginaire existe. Mais, tandis qu'à peine son argument débité, voilà que le personnage s’efface, comme une redite, comme si le film lui-même (Neverland) que l'on vient de voir était tout entier un imaginaire auquel il fallait croire (sans autre condition que la confiance en cette croyance "aveugle"), que rien de tout ça n'existe, que ce n'est que du cinéma et que, pourtant, dans nos tête et nos imaginaires, quelque chose à eu lieu?
En tant que cinéphile, je me suis construit une culture, forgée un opinion, j'ai élaboré une grille de lecteur, façonné mes propres outils intellectuels à partir de d'autres outils emprunté dans à partir de discussion ou de lecture, j'ai trouvé ma façon, bien à moi, d'aimer le cinéma, d'aimer les films, et lorsque je tombe devant un Cassavettes, devant un film d'Alain Resnais ou de Jean-Pierre Malville, un film de John Woo ou de Johnnie To, et même lorsque je regarde une série B faîte par un auteur aussi minime que Christopher Smith ou Adam Wingard, j'ai ce sentiment que le cinéma me le rend bien, que dans ce que j'y découvre sur létat de notre monde et l'image qu'il me renvoie de celui-ci, je continue de croire, d'espérer comme un enfant. C'est ma façon à moi de continuer à réver, avec la même intensité que devant le Batman de Tim Burton lorsque je le voyais pour la première au-début des années 90. Avec d'autres préoccupations, d'autres problèmes, d'autres façons de prendre son pied. C'est ma façon à moi, de continuer à croire que, quoi qu'il adviennent, le cinéma à son importance. Que le cinéma continue d'être important pour moi, au-delà de mes préoccupations journalières. Que le cinéma est essentiel, tandis qu'en face, il faut continuer de vivre, de subsister. Comme écrivait K.Dick au début des confessions d'un Barjot: le corps est composé à 99% d'eau. Non seulement, dans la vie, il faut éviter de se répandre et se maintenir entier mais en plus, il faut payer un loyer.
N'en déplaise à Marc Foster: si Neverland est un prétexte pour parler de magie du cinéma, nos soucis de la vie quotidienne, nos peurs et nos faiblesses, nos blessures et notre indifférences sont en revanche bien réel.


Neverland: Imdb
-2004-
Date de sortie: 23 février 2005 (1h 41min)
Avec Johnny Depp, Kate Winslet, Radha Mitchell
Synopsis et détails:
Londres, début du XXe siècle. L'écrivain James M. Barrie est en quête d'un nouvel élan, dans sa vie comme dans son oeuvre : son mariage avec la comédienne Mary Ansell est dans l'impasse, et le public londonien boude sa dernière pièce.

La recette de la pâte à pizza (façon rape and revenge 70's) - [Hors-série#6]

 
Pour faire une bonne pâte à pizza, comme j'aime à les faire,
il faut :
une balance
un récipient
de la farine
de l'eau (gazeuse c'est mieux)
de la levure de boulanger
du sel
de l'origan

je mets environ 250 grammes de farine dans mon récipient
une pincée de sel
le sachet de levure de boulanger
j'y ajoute 30 cl d'eau gazeuse
je mélange...
je rajoute un peu de farine évidemment pour éviter d'avoir une pâte trop mouillée, trop collante...
j'ajoute l'origan,
je malaxe encore...
je rajoute encore un peu de farine,
faut savoir corriger le tir, par forcément coller au projet original...

Vous vous doutez bien, je vais pas rester là à vous parler de bonne bouffe, je vais également en profiter pour glisser un petit mot sur le cinéma... En l’occurrence d'un film qui essaie d'appliquer une recette, celle du genre "rape and revenge", et qui fut un moment durant (les années 70) un pôle d'attraction assez significatif du cinéma d'exploitation. Il a bien eu, entre autre, La dernière maison sur la gauche aux états-unis, et puis Elle s'appelait Scorpion au Japon, mais quid de l'Europe? Et bien parmi les titres les plus emblématique et les plus souvent cité, il y ce film suédois de Bo Arne Vibenus : Crime à froid, Thriller - a cruel picture en version anglo-saxonne, connu aussi sous le sobriquet de They Call Her One Eye et pour cause. En effet, Crime à froid nous narre les mésaventure d'une jeune femme de la campagne, muette pour cause de (accrochez vous) viol traumatique et incestueux, enlevé discrètement par un proxénète, si discrètement qu'elle réalise, sur le tard, qu'on a fait d'elle une accro à l’héroïne dont elle ne pourra se payer sa dose que si elle a bien et docilement travaillée, c'est à dire en se prostituant sciemment. Je vous passe les fausses lettres du ravisseurs aux parents de la victime qui, ensevelis sous la peine, finissent par se suicider, ainsi que les nombreuses scènes d'abductions toute plus dérangeantes les unes que les autres, pour lesquelles le réalisateur ne se refuse rien (dont l'infâmente utilisation d'un stock shot de film porno montrant une pénétration sexuelle en gros plan en plein montage d'une scène de viol) culminant avec l’horrible séquence d'énucléation de l’héroïne. Au passage, je vous déconseille vivement de taper le mot "énucléation" dans votre moteur de recherche si vous voulez en tant soit peu bien dormir se soir et surtout, plus généralement, gardez foi en l'humanité face aux atrocité que l'homme est capable concernant les animaux).

Je vous ai pas coupé l'appétit, j'espère...
Retour à la pâte. Quand elle est prête, saupoudrée-là encore un peu avec de la farine pour éviter qu'elle ne colle trop au récipient quand elle va gonfler et mettez là au sec, à l’abri de la lumière.
Un torchon par-dessus fera l'affaire.
Laissez reposez un certains temps.

Pourquoi je vous parle de ce petit film d'exploitation, aux qualités toutes relatives à son genre et son époque, à ses conditions de production et d'exploitation. C'est qu'en fait, en au-dessus même du fait qu'il reste un film de genre plutôt bien foutu et ( c'est difficile de le dire mais) divertissant, They call her one eye (de loin, le titre que je lui préfère) est surtout un pure objet de cinéma, en ce qu'il propose une utilisation plutôt spectaculaire du ralenti et surtout, pertinente, voir révolutionnaire de ce procédé  cinématographique aujourd'hui bien trop désué et factice, n'en déplaise aux fans des frères Waschowsky.

Sortez la pâte au bout de quelques heures,
couper la en deux et étaler là sur un lit de farine légers.
Servez vous de la farine pour éviter que la pâte ne colle à votre rouleau. Ne la travaillez pas trop pour ne pas qu'elle perde son ferment.
Une fois la pâte étalée, vous pouvez préparer les ingrédient de votre pizza.

Que se passe-t-il de si intéressant pour que les ralentis de They call her one eye soit l'objet de mes louanges aujourd'hui: d'abord, ils sont hypnotisant... Évidemment, après tout les déboire et l'impuissance de l’héroïne face à ses horribles tortionnaires, nous n'avons plus qu'une seule envi: qu'elle se venge aussi violemment qu'elle a souffert de tout ces affreux salauds, qu'elle les éradiques de façon aussi spectaculaire et efficace que l'emprise qu'ils ont eu sur elle une heure durant. Et c'est bien le principe du genre auquel They call her one eye appartient, puisqu'après le rape, par définition, y'a le revenge. Lentement, inlassablement, la protagoniste principale de l'intrigue va apprendre tout les mécanismes de la vengeance (les arts-martiaux, la conduite sportive, le maniement des armes à feu) avant de abattre de façon implacable, robotique, systématique, sur ses bourreaux. Et a chaque, fois, la séquence nous est INTÉGRALEMENT présentée (intégralement, j’insiste) sur le mode du ralenti, usant et abusant de ce procédé comme les "clients" du proxénète ont usés et abusés d'elle juste auparavant.

Mais alors, qu'est ce que ces ralentis ont de si géniaux, en dehors de leur aspect spectaculaire? Et bien, simplement, en procédant d'un ralenti extrême, faisant accompagné le procédé par une bande son aussi hypnotisante qu'interminable, avec des échos à ne plus en finir, Le metteur en scène redonne surtout un peu de crédibilité à son histoire, à son héroïne, et surtout à son actrice principale. C'est à dire, notamment dans la séquence ou elle affronte deux policiers et qui reste pour moi la séquence la plus emblématique du film, qu'elle est sublimée dans ses gestes alors même que, franchement, disons-le, la comédienne peine à rester crédible dans ses mouvements et sa maîtrise martiale. En fait, sans un procédé de ralenti, on obtiendrait presque un sketch avec cette pauvre femme entrain d'essayer d'apparaître forte et maîtrisée alors qu'en réalité elle semble vraiment peinée et pas à l'aise dans ses mouvements.

N'oubliez pas de variez les bases de vos pizza entre sauce tomate et crème fraîche.

C'est surtout que cette séquence intervient après une démolition systématique du personnage, de corps de son interprète, soumise à des aléas scénaristiques ultra douteux, atteint au-delà même du tournage par l'image elle-même, lui prêtant un corps qui n'est pas le sien pour mieux la souiller (le fameux plan de la pénétration inséré dans le montage), allant jusqu'à lui crever l’œil (et par-là en lui ôtant sa condition même d'objet cinématographique, l’œil étant par excellence cet objet poétique essentiel du cinéma).
Et puis, comme une renaissance, le rapport de force s'inverse, et si le metteur-en-scène semble avoir trouver un moyen pour sublimer l'actrice dans son incapacité ou son manque de crédibilité, c'est surtout le moment où le film devient l'allié du personnage, comme pour lui conférer de nouveaux pouvoirs, une présence, une incarnation qui finit, in extremis, à faire d'elle un pru objet de cinéma à part entière, voir le cinéma lui-même incarné.

Voilà, c'est prêt. La cuisson est faîte, il n'y a plus qu'a passer à table et à déguster.
Et n'oublier pas, They call her one eye et la plupart des films d'exploitation de cette époque, tout comme les pizza que vous venez de faire, c’est encore meilleur le lendemain quand c'est réchauffé. 


The call her one eye: IMDB
-1973- (1h 44min)
Avec Heinz Hopf, Christina Lindberg
Synopsis:
Frigga/Madeleine, a été agressée sexuellement pendant son enfance, ce qui l'a rendue muette. Plus tard, elle accepte d'être prise en voiture par un homme, Tony, qui fait d'elle une accro à l'héroïne et la prostitue en devenant son souteneur.